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2.2 Pourquoi une formation spécifiquement sur les préjugés envers les Autochtones?

Par Jennifer David, NVision Insight Group

« Nous devons arrêter de nous voiler la face sur les deux véritables solitudes dans ce pays – les citoyens autochtones et non autochtones – et nous engager à agir concrètement pour combler ce fossé par la sensibilisation, la compréhension et les relations. » Marie Wilson, commissaire, Commission de vérité et réconciliation.

Maintenant que la Commission de vérité et réconciliation (CVR) a remis son rapport, les Canadiens et Canadiennes doivent accepter d’avoir des discussions difficiles sur le racisme, et sur le racisme envers les Autochtones en particulier. Le titre provocateur du magazine Maclean’s (disponible uniquement en anglais) résume bien la question : « Le Canada a un plus gros problème de racisme que les États-Unis ». Depuis environ les dix dernières années, le racisme, les préjugés et les stéréotypes demeurent à des taux obstinément élevés. Selon presque tous les critères et tous les indicateurs, c’est une évidence aveuglante que les Premières Nations, les Inuits et les Métis du Canada souffrent d’une santé, d’un bien-être et d’une qualité de vie médiocres.

Au cours des années, un grand nombre de commissions et d’enquêtes portaient sur ces questions, par exemple, de la Commission royale sur les peuples autochtones en 1996, à l’Enquête publique sur l’administration de la justice et les peuples autochtones au Manitoba en 1999, en passant par la CVR en 2015, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées en 2019 et l’enquête du coroner sur la mort de Joyce Echaquan en 2021. Les études et les statistiques sur le racisme envers les Autochtones et la soi-disant suprématie blanche, les préjugés culturels et les attitudes eurocentriques au Canada ne manquent pas.

Comment en sommes-nous arrivés là? Suivez un cours de sensibilisation à la culture autochtone et vous découvrirez le passé colonial de génocide, de racisme, de misogynie, de déplacement et d’assimilation du Canada. Il ne s’agit pas de l’histoire des Autochtones, mais bien de celle du Canada, depuis le point de vue de la société dominante. Aujourd’hui, les peuples autochtones racontent leur propre histoire et il est possible de connaître le point de vue autochtone sur l’histoire coloniale du Canada en suivant un cours de sensibilisation à la culture autochtone – point de vue qui ne figurait pas aux programmes scolaires jusqu’à tout récemment.

Pourquoi ne pouvons-nous pas régler ce problème? Il faut plus que de simples cours de sensibilisation. On peut apprendre tout ce qu’il y a à savoir sur l’histoire coloniale du Canada et ne toujours pas comprendre comment les systèmes qui ont été créés dans ce pays reposaient sur des fondements racistes et ont engendré des structures, institutions, politiques et, lois racistes, notamment la Loi sur les Indiens, les traités numérotés et les concepts de « doctrine de la découverte » et de « territoire nullius ». Il n’existe pas de solution simple et rapide. Mais on ne peut pas résoudre un problème qu’on ne peut ni voir ni comprendre. C’est pourquoi une formation sur le racisme et les préjugés culturels envers les Autochtones est si importante.

Nous devons nous pencher sur la façon dont ces systèmes ont été créés de façon à profiter à la société dominante, en fonction des modèles et attitudes eurocentriques. Nous devons aussi nous interroger pour comprendre notre propre participation aux préjugés, aux stéréotypes et aux systèmes d’oppression si nous voulons vraiment défaire, décoloniser et démanteler ces structures au nom de l’égalité, de l’équité et de la justice.

Puis, nous devons agir. Nous devons changer la dynamique du pouvoir, regarder en face les inégalités, restructurer nos organisations, décoloniser notre esprit, autochtoniser nos établissements d’enseignement et exiger plus de nos gouvernements.

Pourquoi les Autochtones en particulier?

Vous vous demandez peut-être : « Pourquoi pas une formation plus large sur le racisme envers les Noirs, les Autochtones et toutes les personnes de couleur? »

Parce que le Canada entretient une relation particulière avec les Autochtones, qui a commencé avec les traités de paix et d’amitié et s’est poursuivie avec la Proclamation royale de 1763, différents traités historiques, la Loi constitutionnelle de 1982 et de nombreux arrêts de la Cour suprême. La Couronne britannique a signé des traités avec les Premières Nations. La Couronne continue de signer, pour le gouvernement du Canada, des ententes sur les revendications territoriales globales et sur l’autonomie gouvernementale avec les administrations inuites, métisses et des Premières Nations. Ce n’est pas le cas avec les Noirs et les personnes de couleur.

Comme le juge en chef Lamer l’a déclaré dans l’arrêt R c. Van der Peet en 1999 : les droits ancestraux existent

« et ce pour un fait bien simple : quand les Européens sont arrivés en Amérique du Nord, les peuples autochtones s’y trouvaient déjà, ils vivaient en collectivités sur ce territoire et participaient à des cultures distinctives, comme ils l’avaient fait pendant des siècles. C’est ce fait, par‑dessus tout, qui distingue les peuples autochtones de tous les autres groupes minoritaires du pays et qui commande leur statut juridique – et maintenant constitutionnel – particulier. »

Ce pays que nous appelons aujourd’hui le Canada existe sur la terre ancestrale des Premières Nations, sur le territoire inuit dans le Nord du Canada appelé l’« Inuit Nunangat » et sur les terres des Métis dans le Nord-Ouest historique. Les Autochtones ne sont pas des immigrants. Ils n’ont aucune histoire, aucun souvenir rattaché à aucun autre lieu. Et il n’existe pas de récit de l’arrivée de ces peuples au Canada. Tous les Canadiens doivent réfléchir à ce rapport unique au foyer national et à ses implications.

Si on regroupe les Noirs, les Autochtones et les personnes de couleur dans une grande catégorie et qu’on parle simplement de racisme en général, on risque d’occulter les responsabilités spécifiques de l’État envers les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Nous devons expressément et catégoriquement saisir l’occasion de comprendre les défis, les obstacles et l’histoire propres au Canada.

La formation sur le racisme envers les Autochtones ne suffit pas

Connaître les structures, les systèmes, les politiques et les institutions qui entretiennent le racisme au Canada n’est pas la même chose que de travailler à les démanteler. Pour reprendre les mots du sénateur Murray Sinclair (disponible uniquement en anglais) : 

« Même si nous nous débarrassions de tous les racistes à tous les postes de l’administration, de la police, de la justice et de la santé, nous aurions toujours un problème. Parce que notre système et nos actions continueraient d’être déterminés par des politiques, des priorités et des décisions issues d’une époque où le racisme était criant. »

S’il est important de comprendre comment le racisme systémique s’est insinué dans toutes les composantes de la société canadienne, cette compréhension à elle seule ne change pas nécessairement l’attitude ou le comportement des gens.

Une formation sur le racisme envers les Autochtones est une étape essentielle sur la voie de la réconciliation. Comme le souligne la Commission de vérité et réconciliation dans son appel à l’action numéro 27 :

« Nous demandons à la Fédération des ordres professionnels de juristes du Canada de veiller à ce que les avocats reçoivent une formation appropriée en matière de compétences culturelles, y compris en ce qui a trait à l’histoire et aux séquelles des pensionnats, à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, aux traités et aux droits des Autochtones, au droit autochtone de même qu’aux relations entre l’État et les Autochtones. À cet égard, il faudra, plus particulièrement, offrir une formation axée sur les compétences pour ce qui est de l’aptitude interculturelle, du règlement de différends, des droits de la personne et de la lutte contre le racisme. »

Il faut se rappeler que ces systèmes racistes et ces structures d’oppression ont été bâtis sur des générations. Ils ne pourront être démantelés, rebâtis et repensés que sur plusieurs autres générations, lorsque tous les peuples uniront leurs efforts.

« Seuls, les Autochtones peuvent difficilement combattre le racisme, à plus forte raison à un stade si généralisé, alors qu’il est profondément ancré dans les structures idéologiques, politiques, économiques et sociales du Canada. Mais ensemble, en tant qu’alliés, Autochtones et non-Autochtones peuvent renverser le cours des choses. »

Centre de collaboration nationale de la santé autochtone – Politiques, programmes et stratégies pour lutter contre le racisme anti-autochtone (page 12)