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Ce n’est pas un secret : on trouve chez les avocats des taux de dépression supérieurs à ceux du reste de la population. Une étude souvent citée de 1990 indique en effet qu’ils sont 3,6 fois plus susceptibles de souffrir d’une dépression que les gens d’autres professions. Et il n’y a pas que la dépression : beaucoup sont aux prises avec d’autres problèmes de santé mentale comme l’anxiété, le stress, le trouble bipolaire ou l’état de stress post-traumatique.
Malheureusement, la stigmatisation qui entoure la santé mentale amène de nombreux avocats à taire leur souffrance. Ils craignent de paraître faibles, ou même de perdre leur emploi. « Pour bien des personnes, la dépression est synonyme de vulnérabilité et de faiblesse », indique le président de l’Association du Barreau de l’Ontario Orlando Da Silva, qui a parlé ouvertement dans la dernière année de son propre épisode de dépression. « J’avais peur d’hypothéquer toute ma carrière et de ne plus arriver à recruter des clients, d’autant plus qu’en tant qu’avocat plaidant, je suis sensé être fort et capable de composer avec les plus grands problèmes qui soient. »
Les coûts – personnels et financiers – de la négligence des problèmes de santé mentale sont énormes. Da Silva explique que la plupart des avocats qui souffrent de troubles dépressifs occupent un poste de haut niveau, et que leur travail est souvent le dernier aspect de leur vie à en être affecté. Cela dit, il raconte qu’à un certain point, il travaillait tard et n’arrivait plus à se concentrer sur des tâches aussi simples qu’écrire une lettre. Il ne pensait qu’à son mal-être. Il faisait ce qu’on appelle du présentéisme. « Un des coûts pour le cabinet est évidemment le temps ainsi perdu. S’ajoutent à cela tous ceux qui choisissent de quitter leur poste pour aller vers quelque chose qui, croient-ils, sera plus facile à gérer pour eux dans leur état. Des décisions qui coûtent cher. »
Les cabinets commencent à aborder de front ce problème, car il touche un grand nombre d’avocats. En offrant du soutien aux personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, ils aident grandement ces dernières, et en prime contribuent à lutter contre la stigmatisation entourant ces problèmes.
L’Association du Barreau canadien a collaboré avec Bell Cause pour la cause et la Société pour les troubles de l’humeur du Canada pour créer Santé mentale et bien-être dans la profession juridique, un outil d’apprentissage autonome qui aide les avocats à comprendre ce qui ne va pas et propose de l’aide et des ressources pour la prévention et le rétablissement. Pour Karen Bell, directrice principale, Formation professionnelle et client à McCarthy Tétrault à Toronto – l’une des conseillères à la conception –, cet outil est pour les cabinets un excellent premier pas pour faire connaître la stigmatisation associée à la santé mentale, ses effets et les moyens de l’enrayer.
Karen Bell explique que McCarthy Tétrault a commencé à réellement se pencher sur le besoin de démystifier la santé mentale et la stigmatisation qui y est associée. Le cabinet a mis au point au cours de la dernière année un plan qu’il est à présent prêt à déployer. Son objectif? « Bien mettre à profit son leadership pour faire avancer cette cause concrètement. »
Norton Rose Fulbright Canada a tenu en octobre 2014 sa première campagne nationale de sensibilisation à la santé mentale. Le président Normand Steinberg, qui travaille aux bureaux de Montréal, explique que le but était « de conscientiser les employés à ces problèmes et aussi de lutter contre la stigmatisation ».
Il brosse un tableau en ces termes : « Nos plus précieuses ressources entrent au bureau tous les matins, aussi est-il important que tous soient dans le meilleur état mental et physique possible pour travailler. Vingt-cinq pour cent des employés traverseront à un moment ou à un autre des difficultés de ce type. Quand on y pense, cela signifie que tous les membres du personnel verront un jour un ami ou un membre de leur famille souffrir d’un trouble de l’humeur. »
Le cabinet instaurera d’ailleurs un programme de formation qui permettra aux employés de reconnaître les signes de détresse mentale, et d’agir. « Nous allons former de 75 à 80 personnes au pays qui seront en mesure de repérer les signes avant-coureurs et d’intervenir efficacement. »
Rhonda Heffernan, directrice nationale, travaille aux ressources humaines au bureau de Calgary. Elle explique que Norton Rose enverra dans un premier temps quatre conseillers en ressources humaines suivre une formation avec mises en situation de cinq jours à Londres. Les associés et les conseils recevront par la suite un guide qui les aidera à intervenir dans certaines situations, notamment s’ils remarquent un comportement particulier, si un collègue leur lance un appel à l’aide ou encore si on leur signale un comportement qui devient problématique. «Nous nous assurerons, indique-t-elle, que cette initiative soit connue de tous et rappellerons tout au long de l’année que nous avons dans chaque bureau des personnes formées pour offrir une première aide aux personnes en difficulté. »
La formation a pour but principal d’apprendre à repérer les premiers signes de détresse pour agir rapidement : « ces petits éléments déclencheurs dont on faisait peu de cas, pensant qu’il ne s’agissait que d’une mauvaise journée », explique Mme Heffernan. Ce qu’il faut surtout surveiller chez ses collègues, ce sont les changements de comportement. « Les gens ayant suivi une formation encadrée sont plus alertes et sensibles à ces signes avant-coureurs, et peuvent les voir s’aggraver. L’idée, c’est de prévenir plutôt que de guérir. »
D’après M. Steinberg, nous avons de bien meilleures chances de régler le problème en s’en occupant tôt, car c’est bien pire quand les troubles ont pris de l’ampleur sans avoir été diagnostiqués ou traités. « Nous cherchons à faire comprendre à tous que ces problèmes sont normaux en milieu de travail de nos jours », ajoute-t-il.
Ceux qui ont déjà souffert d’un problème de santé mentale le disent : la profession doit enclencher un virage vers l’ouverture et l’acceptation. Lorsque le récit de M. Da Silva a été publié dans le Toronto Star l’automne dernier, Tricia Edgar, étudiante en droit à Ottawa, traversait une période particulièrement difficile. Souffrant d’un état de stress post-traumatique, d’anxiété et de dépression, elle avait l’intention d’abandonner ses études. Mais l’histoire de M. Da Silva l’a fait changer d’avis. « Sans lui, je ne crois pas que j’aurais décroché mon diplôme », raconte-t-elle.
C’est donc avec courage que Tricia Edgar a plus tard raconté son histoire sur Facebook. « Pour moi, dire aux gens que je souffrais de problèmes de santé mentale revenait à leur dire que j’étais incompétente, que j’étais incapable de travailler dans ce domaine, et qu’on n’allait jamais m’embaucher. » Quelle ne fut pas sa surprise de recevoir des courriels de collègues de classe lui confiant qu’ils avaient eux aussi des problèmes de santé mentale et, dans certains cas même, avaient des pensées suicidaires. Ils étaient beaucoup plus nombreux qu’elle ne l’aurait cru. « Certaines personnes que j’admirais et qui – je le croyais – n’avaient aucun souci dans la vie m’écrivaient pour me parler de leurs problèmes et difficultés. Ils étaient terrifiés et me demandaient de n’en parler à personne. »
Tricia Edgar exhorte les personnes aux prises avec une maladie mentale d’aller chercher de l’aide et de parler à quelqu’un. « Oui, ça fait peur, et oui, vous ne tomberez peut-être pas sur la bonne personne dès le départ, mais chose certaine, vous trouverez quelqu’un. Vous n’êtes pas seul. On finit par se sentir mieux, promis. »
Ann Macaulay est rédactrice à Toronto.