Quel cheminement vous a mené au monde du droit et à la magistrature?
Originaire du Nigéria, j’y ai passé mon enfance dans une famille de classe moyenne qui accordait une importance capitale à l’éducation et au service. Mon père est ingénieur, et ma mère était juriste. Sa passion et sa vocation les plus profondes étant l’éducation. Je suis la seule fille, et j’ai quatre frères.
Notre foyer était fondé sur l’éducation, la discipline et l’excellence. Dès mon plus jeune âge, on m’a appris à vivre une vie pleine de compassion et de sens, à faire une différence significative où que je sois. Ces valeurs n’étaient pas seulement exprimées; elles se manifestaient dans la façon de vivre de mes parents.
L’une des caractéristiques marquantes de mon enfance a été une quête incessante du savoir. J’ai grandi entourée de livres. Ma mère les chérissait : romans, biographies, encyclopédies, le Livre Guinness des records, des recueils de Shakespeare, etc. Notre maison en était remplie. On me trouvait rarement sans un livre à la main. La lecture a développé mon imagination et m’a ouvert les yeux sur des idées et des mondes bien au-delà de mon environnement immédiat.
La curiosité était encouragée, mais les réponses n’étaient pas fournies. Lorsque je demandais la signification d’un mot, on me répondait : « Va chercher le dictionnaire. » Cela impliquait de trouver le mot, d’en comprendre le sens, d’explorer ses antonymes et ses synonymes, parfois de retracer son origine et d’apprendre comment il était correctement utilisé. Concernant les expressions idiomatiques, je devais comprendre l’histoire qui se cache derrière chaque expression. Parfois, j’écrivais de courts essais pour bien m’assurer d’avoir parfaitement compris. La recherche et le recours aux sources primaires sont devenus des réflexes instinctifs; des compétences qui continuent de façonner ma vie professionnelle.
Ma mère était fermement convaincue que l’éducation était le plus beau cadeau qu’elle puisse faire à ses enfants. Elle a insisté pour que nous fassions tout notre possible pour intégrer les meilleurs établissements qui s’offraient à nous. De même, elle nous a inculqué la conviction que l’excellence crée des opportunités. Elle disait souvent qu’il y a toujours de la place au sommet. Elle attendait de nous que nous recherchions l’excellence en toutes circonstances, en ayant confiance que la diligence et l’intégrité nous permettraient d’y parvenir.
Bien que je n’aie pas grandi dans l’un des grands centres métropolitains du Nigéria, mes résultats scolaires m’ont permis d’accéder aux établissements les plus prestigieux. J’ai fréquenté le Queen’s College de Lagos, puis j’ai été admise à l’Université de Lagos où j’ai pu étudier le droit.
Le choix d’étudier le droit était une évidence. J’étais attirée par la lecture, la recherche et l’écriture, et je souhaitais exercer une profession qui me permette de servir les autres. Au Nigéria, le droit est un cursus de premier cycle. J’ai obtenu mon diplôme avec la médaille d’argent de ma promotion et j’ai ensuite intégré l’École de droit nigériane pour y recevoir ma formation professionnelle. J’y ai obtenu mon diplôme avec mention très bien, faisant partie des cinq diplômés et diplômées à l’échelle nationale cette année-là à avoir réalisé cet exploit.
J’ai débuté ma carrière professionnelle comme jeune chercheuse à l’Université de Lagos avant de m’installer à Edmonton grâce à une bourse complète pour poursuivre une maîtrise en droit à l’Université de l’Alberta.
Après avoir terminé ma maîtrise en droit, j’ai travaillé comme juriste-chercheuse chez Brownlee LLP, comme analyste des politiques au ministère de la Justice de l’Alberta, et plus tard comme spécialiste de la conformité réglementaire chez ATB Financial. Afin de compléter mon accréditation en tant que juriste formée à l’étranger, j’ai effectué mon stage et j’ai été admise au barreau de l’Alberta en 2012.
J’ai d’abord exercé dans un espace partagé avant de fonder Tisel Law. Alors que ma pratique initiale était de nature généraliste, je me suis ensuite concentrée sur le droit de la famille, la protection de l’enfance et les questions d’immigration (audiences et appels).
Après plus d’une décennie de pratique dans ces domaines, j’ai compris que mon expérience et mon tempérament pouvaient être utiles dans la magistrature. Ce point de vue a été confirmé au fil du temps par des collègues et par les avocats de la partie adverse. En 2025, j’ai été nommée juge, devenant ainsi la première femme née en Afrique à être nommée à la Cour de justice de l’Alberta.
La portée de cette nomination dépasse le cadre de la personne. Elle témoigne de l’évolution constante du système judiciaire et affirme l’importance d’institutions qui reflètent la diversité, les expériences et les aspirations des communautés qu’elles servent. La représentation au sein des institutions publiques renforce la confiance, élargit les perspectives et consolide le principe selon lequel les opportunités et le service ne sont pas limités par l’origine ethnique.
Cette nomination était à la fois un honneur et une source de satisfaction. Elle a marqué non seulement une étape professionnelle importante, mais aussi la poursuite d’un engagement de toute une vie consacrée au service public et au renforcement de la confiance du public dans l’administration de la justice.
Quelle expérience de votre carrière juridique vous a le mieux préparée à votre travail au sein de la magistrature?
J’ai effectué mon stage dans un cabinet juridique spécialisé en droit pénal qui acceptait principalement des dossiers d’aide juridictionnelle. Ma directrice, Laurie Wood, abordait chaque dossier – quelle que soit son importance – avec la même diligence et la même humanité.
Mon année de stage a été transformatrice. Elle a élargi ma compréhension du droit et approfondi ma conscience des réalités sociales qui s’entrecroisent avec le système judiciaire. Dans le cadre de ce travail, j’ai rencontré des clients et des clientes confrontés à la toxicomanie, à des problèmes de santé mentale, à l’itinérance et aux conséquences intergénérationnelles des pensionnats.
Les premiers succès – obtention d’une libération sous caution ou règlement favorable de dossiers – étaient souvent suivis de la constatation, parfois amère, que des problèmes systémiques persistaient. Cela a été un enseignement non seulement en droit, mais aussi en matière de perspective.
Me Wood a incarné une défense des droits et des intérêts fondée sur la dignité. Elle traitait chaque client et cliente avec respect et bienveillance, reconnaissant son humanité au-delà des accusations immédiates portées sur cette personne devant le tribunal. Je me souviens qu’elle m’avait expliqué ce qu’était l’ETCAF et m’avait rappelé que personne ne choisit les circonstances de sa naissance. Cette idée m’est restée.
Cette année-là, j’ai également appris que la réputation d’un ou d’une juriste compte parmi ses atouts les plus précieux et que le professionnalisme envers la partie adverse et le tribunal est fondamental au bon fonctionnement du système judiciaire.
Après mon admission au barreau, j’ai exercé les fonctions d’avocate de service dans des établissements correctionnels et pratiqué le droit pénal, le droit de la protection de l’enfance et le droit de la famille. Au fil du temps, j’ai constaté à quel point ces domaines étaient profondément interconnectés. Les personnes impliquées dans des procédures pénales étaient souvent simultanément confrontées à des conflits familiaux ou à des problèmes de protection de l’enfance. Les problèmes juridiques existaient rarement de manière isolée.
J’ai bâti un cabinet qui servait principalement des clients et clientes bénéficiant d’aide juridique. J’ai eu la chance de pouvoir exercer un travail qui correspondait étroitement à mes aspirations.
Pendant plus de dix ans, j’ai exercé devant la Cour provinciale, aujourd’hui la Cour de justice de l’Alberta, perfectionnant mon art de la représentation et apprenant des juges devant lesquels j’exerçais. C’est un honneur particulier de siéger désormais à cette même cour.
Mon expérience en droit de la famille et de la protection de l’enfance m’a préparée de façon très directe aux responsabilités judiciaires. Ces domaines exigent une précision juridique, une stabilité émotionnelle et une clarté de raisonnement.
Ces problèmes surviennent souvent lors de périodes de grande vulnérabilité dans la vie des gens. En tant qu’avocate, j’ai appris l’importance de l’écoute attentive, de l’identification des problèmes fondamentaux et du maintien du sang-froid dans des situations émotionnellement chargées. J’ai également appris que le processus est important. Lorsque les personnes se sentent écoutées, elles sont plus susceptibles d’accepter les décisions, même difficiles.
Gérer mon propre cabinet a renforcé ma discipline et mon sens des responsabilités. Une préparation minutieuse n’était pas facultative; elle était essentielle.
Le fait de représenter des clients et clientes issus de milieux culturels et socio-économiques divers a accru ma prise de conscience de la manière dont les personnes vivent différemment les institutions juridiques. Cela a renforcé l’importance d’un raisonnement accessible et d’une participation respectueuse au tribunal.
Le travail judiciaire exige impartialité, fermeté et empathie exercées sans parti pris. Mes années de pratique ont nécessité un équilibre entre la représentation et le pragmatisme. Cet équilibre continue d’influencer mon approche.
Quels conseils donneriez-vous aux juristes qui comparaissent devant vous?
La préparation est l’une des preuves les plus claires du respect que les avocats et avocates peuvent témoigner au tribunal et à leurs clients et clientes.
Une représentation efficace est disciplinée et ciblée. Identifier les principes juridiques applicables, les appliquer judicieusement aux preuves et présenter des arguments concis sont bien plus convaincants que le volume seul.
La courtoisie est essentielle. Le tribunal est un forum professionnel. Le désaccord est normal; l’impolitesse ne l’est pas.
La crédibilité est inestimable. La franchise concernant les points forts et les faiblesses d’un dossier renforce la confiance et aide le tribunal à prendre des décisions fondées sur des principes.
Les avocats et avocates défendent les intérêts de leurs clients et clientes et sont des officiers de justice. L’intégrité du système judiciaire repose sur cette double responsabilité.
Que souhaitez-vous que le public sache au sujet du système de justice?
Il est facile d’évaluer le système judiciaire par les désagréments qu’il cause à notre vie quotidienne, ou par la douleur inévitable que certains résultats engendrent. Mais je suggère un point de départ différent.
Le système judiciaire est un garde-fou que la société choisit de placer sur ses propres instincts afin qu’elle reste vivable. Pour apprécier le rôle du système judiciaire, il suffit d’imaginer à quelle vitesse les choses se dégraderaient en son absence totale, ou s’il était réduit à quelque chose d’indolore et d’insignifiant; une institution capable d’apaiser, mais incapable de maintenir l’ordre, surtout en ces temps où la souffrance est le prix de l’ordre.