Chère Advy,
Je souhaite me réorienter vers l’exercice du droit axé sur l’intérêt public, mais je m’inquiète de ma stabilité financière. Comment puis-je gérer la charge mentale et émotionnelle de cette incertitude? Quelles mesures pratiques puis-je prendre afin de m’assurer que mon bien-être financier est sur la bonne voie pour soutenir ce changement de carrière?
Sincèrement,
Tentative-de-Transition
Cher Tentative-de-Transition,
Votre lettre soulève une question intéressante, et elle a des implications en lien avec quelque chose qui est inconfortable pour plusieurs d’entre nous dans cette profession. Nous, juristes, sommes souvent indirectement liés à l’argent. Nous apprécions les choses qu’il nous permet d’acheter, mais nous détestons souvent parler des détails macabres de gagner sa vie.
Connaissant mes propres limites, je me suis tournée vers des personnes qui ont des années d’expérience lorsque vient le temps de parler à des membres de la profession juridique de leur santé financière. De sympathiques collaboratrices de la Financière des avocates et avocats ont bien voulu me donner un coup de main pour répondre à votre lettre. Pour ne rien cacher, la Financière des avocates et avocats parraine le travail remarquable du programme de bien-être de l’Association du Barreau canadien, y compris cette rubrique. Cela dit, mes deux collaboratrices ont été plus que disposées à prodiguer des conseils que vous pouvez mettre à profit, peu importe la personne vers qui vous vous tournerez pour obtenir des conseils financiers.
Je me suis entretenue avec Alison Hughes et Pam Lajoie, de la Financière des avocates et avocats. Mme Hughes y assume les fonctions de directrice des ventes nationales et Mme Lajoie est directrice de la planification financière. J’ai également échangé des courriels avec elles par la suite et elles m’ont généreusement fourni quelques réponses à votre question. Je vais faire ce que nous disons toujours aux juristes de ne pas faire dans des arguments écrits, c’est-à-dire citer abondamment une autorité supérieure. Je fais ça parce que, eh bien, Mesdames Hughes et Lajoie sont tout simplement mieux placées que moi pour formuler une meilleure réponse.
Mme Hughes m’a écrit :
« Tout d’abord, respirez profondément. Vouloir se réorienter vers un travail d’intérêt public n’est pas imprudent, c’est un signe que vos valeurs vous poussent à avancer. L’anxiété que vous ressentez est normale pour un juriste (ou tout professionnel) qui envisagent une transition, surtout que l’argent et l’identité peuvent être des facteurs importants de ce choix. L’étude nationale sur le mieux-être a révélé des niveaux élevés de stress et d’épuisement professionnel dans l’ensemble de la profession. Fait intéressant, l’harmonisation du travail avec les valeurs est l’un des facteurs de protection. Autrement dit, chercher un sens à votre vie de tous les jours n’est pas de l’indulgence, c’est un antidote contre l’épuisement professionnel.
Deux pistes vous aideront à gérer la charge mentale de l’incertitude, et à établir un plan de financement raisonnable et pratique pour composer avec cette transition.
Conscience et signification : apaisez le tumulte, fiez-vous à la voie.
Nommez le risque réel : l’incertitude s’épanouit dans l’ambiguïté. Prenez note de ce qui suit : (1) dépenses mensuelles de base (logement, nourriture, transport en commun, garde d’enfants, paiements minimums de dettes), (2) dépenses agréables et (3) éléments non négociables (p. ex., avantages sociaux, fonds de retraite, calendrier). Voir des chiffres réduit la rumination et transforme les “Et si” en “Que faudrait-il?”. C’est le moment idéal pour être impitoyable avec votre budget et couper le gaspillage. De combien de services d’abonnement avez-vous vraiment besoin?
Protégez vos arrières avec un filet de sécurité : visez à économiser de six à douze mois de dépenses de base. Conservez cette somme dans un endroit où vous pouvez y accéder sans problèmes fiscaux, comme un compte d’épargne libre d’impôt (CELI), de l’argent en espèces ou un compte d’épargne à intérêt élevé (CÉIÉ) où vous pouvez retirer votre argent sans frais. Pour les CELI, la croissance et les retraits sont libres d’impôt, ce qui en fait un outil idéal comme fonds de transition.
Utilisez des outils et ressources conçus pour les juristes : un conseiller, une conseillère, un accompagnateur ou une accompagnatrice qui comprend la profession peut apaiser le tumulte et aider à la prise de décision. Chaque province et territoire a un Programme d’aide aux juristes confidentiel financé précisément pour cela. Vous n’avez pas besoin d’être en crise pour l’utiliser. »
Par rapport au dernier point que soulève Mme Hughes, je ne peux qu’ajouter « Oui, s’il vous plaît! ».
Elle aborde également la façon dont un changement dans votre travail peut avoir un effet profond sur votre sentiment d’identité : « Il faut normaliser les variations de l’identité. Un changement significatif ressemble souvent à un “échec” avant de donner l’impression d’être un ajustement ». Vous trouverez plus d’informations sur l’exploration d’autres parcours de carrière dans une lettre récente traitée dans cette chronique.
Mme Hughes vous recommande d’élaborer un plan pour votre transition :
« Étape 1 : Cartographier le plan de rémunération, pas seulement le salaire. De nombreux employeurs du droit axé sur l’intérêt public (cliniques juridiques, aide juridique, ministères, secteur public global, syndicats, universités) offrent une stabilité grâce à des avantages sociaux que vous pouvez évaluer. Rappelez-vous : ce n’est pas ce que vous faites, mais ce que vous gardez qui compte.
- Régimes de retraite à prestations déterminées (RPD) : Ces régimes convertissent les années de service et les gains en une pension viagère prévisible; certains régimes s’intègrent au RPC et comprennent même une prestation de raccordement avant l’âge de 65 ans. Cette stabilité à long terme peut compenser un salaire nominal plus bas.
- Exemples d’emplois affichés : Les postes de juristes au sein de la fonction publique de l’Ontario font la mention de régimes de retraite à prestations déterminées, de soins de santé et soins dentaires prolongés, de prestations d’invalidité et de prestations complémentaires parentales; c’est-à-dire des prestations ayant une valeur réelle en dollars. Les emplois en aide juridique et dans des cliniques offrent souvent des avantages sociaux complets et une participation au régime de retraite.
Étape 2 : Prêts étudiants. Ayez recours au Programme d’aide au remboursement (PAR). Si votre revenu baisse à la suite de votre changement de carrière, le PAR peut plafonner les paiements en fonction de votre revenu. Le gouvernement fédéral peut couvrir les intérêts et, par la suite, une partie du capital. Vous présentez une nouvelle demande tous les six mois. Il s’agit d’un puissant levier de trésorerie lors d’un changement de carrière.
Étape 3 : CELI et REER. Utilisez-les délibérément.
- Conservez votre CELI comme fonds de réserve ou d’urgence principal. Les retraits n’entraîneront pas la perception d’impôts, et la marge de cotisation est rétablie l’année civile suivante.
- Au cours de votre transition, pensez à interrompre les versements dans votre REER pour avoir un flux de trésorerie plus souple (les REER sont très avantageux, mais les cotisations sont facultatives; la déduction peut être reportée aux années à revenu plus élevé après la transition). Redirigez ces économies vers vos CELI ou vos dépenses de base. Vous pourrez y revenir lorsque votre revenu se sera stabilisé.
Étape 4 : Faites le saut. Pour minimiser les risques, procédez comme suit : (a) obtenez une offre conditionnelle avant de démissionner de votre poste actuel, (b) négociez une date de début quatre à six semaines à l’avance, ce qui vous permet de mettre de l’argent de côté en recevant deux ou trois chèques de paie supplémentaires (cette démarche vous offre également une certaine flexibilité pour régler les questions des avantages sociaux et des paiements de vacances, ou pour convertir vos congés non utilisés en argent, ce qui augmente votre fonds de sécurité), (c) envisagez de conserver un ou deux dossiers de pratique privée que vous aimez vraiment en tant que mandats à portée limitée (avec vérification des conflits d’intérêts) comme une issue de secours (sauf si cela contrevient aux politiques de votre nouveau poste).
Étape 5 : Négociez d’avance les avantages non financiers. Renseignez-vous sur les fonds de perfectionnement professionnel, les horaires flexibles et hybrides, les limites d’heures, le temps rémunéré pour le travail sur des affaires de principes, ainsi que l’enseignement et les missions en détachement. Ces éléments n’ont pas d’incidence sur la grille salariale de l’employeur, mais en ont des considérables sur la durabilité.
Étape 6 : Questions à poser sur la transférabilité du régime de pension (si vous adhérez à un régime à prestations déterminées). Y a-t-il rachat d’un service antérieur? Y a-t-il intégration au RPC? Que se passe-t-il si vous partez avant l’acquisition des droits aux prestations? Ces mécanismes influent sur la valeur à vie. Les régimes du secteur public publient des guides en langage clair qui peuvent vous donner ces réponses par écrit.
Étape 7 : Élaborez un budget de transition avec lequel vous pouvez réellement vivre.
- Six mois avant la transition jusqu’au jour du départ : faites le plein de CELI. Libérez-vous de toute dette à intérêt élevé, comme celle de votre carte de crédit. Cernez et évaluez le coût des lacunes des prestations d’assurance maladie et d’assurance dentaire en cas de retard des prestations de votre nouveau poste.
- Six premiers mois en poste : Ayez recours au PAR (le cas échéant). Maintenez vos dépenses au minimum pendant que vous vérifiez la valeur réelle de votre rémunération après les retenues sur les cotisations au régime et sur les avantages sociaux. Reconstituez votre coussin de deux ou trois mois. Ensuite, recommencez à investir dans un REER ou un CELI. Des dépenses inférieures à vos moyens renforceront votre confiance et la durabilité à long terme de votre nouveau poste.
- Le bonheur, c’est comme un poste budgétaire : tout comme un régime draconien peut entraîner une surconsommation, un budget qui néglige le bonheur peut mener à des dépenses excessives. Évitez l’autosabotage et budgétisez-vous des bonheurs frivoles.
Dans les données canadiennes, le meilleur indicateur de la sécurité financière n’est pas le revenu; c’est la santé de votre compte d’épargne, surtout en cas d’urgence. Notamment, 80 % des Canadiens et Canadiennes qui considèrent avoir une bonne santé financière déclarent avoir six mois de revenu en épargne.
Étape 8 : Préparez-vous à défendre vos intérêts.
Vous avez fait la planification, maintenant vient la conversation. Que vous en soyez à l’étape du réseautage, des négociations ou de l’obtention d’éclaircissements, avoir quelques répliques de préparées peut transformer un moment gênant en un moment de confiance. Considérez ces scénarios comme des cartes routières que vous avez dans votre poche arrière. Votre filet de sécurité, juste au cas où vous auriez besoin de confirmer votre nouvelle orientation.
Engagez des conversations : « J’explore des postes appuyant la mission d’accès à la justice et de droit axé sur l’intérêt public. Est-ce que je peux vous inviter à un café et vous poser quelques questions sur le travail en clinique et sur les cycles d’embauche? J’aimerais beaucoup que vous m’informiez sur les compétences qui sont les plus recherchées et sur la façon dont les gens connaissent du succès quand ils font le saut. »
Suivis réfléchis : « Merci encore d’avoir pris le temps de parler avec moi. Vos conseils sur le calendrier d’embauche dans le secteur public se sont avérés inestimables. J’ai déjà effectué quelques recherches sur des publications que vous avez mentionnées. Si, selon vous, il y a une autre personne avec qui je devrais entrer en contact pour explorer ce domaine, je vous serais reconnaissant de me la présenter. »
Négociation d’une offre pour un emploi avec un régime de pension à prestations déterminées : « Merci pour l’offre, ça m’intéresse vraiment. Pour établir une comparaison claire avec la pratique privée, pourriez-vous m’indiquer le taux de cotisation employeur au régime de retraite, me dire s’il y a une prestation de raccordement avant 65 ans et s’il y a une allocation de perfectionnement professionnel ou formation continue intégrée? »
Conversation non salariale, mais axée sur la valeur : « Je comprends que les grilles salariales sont structurées. S’il n’y a pas de place à ajustements, pourrions-nous parler d’autres domaines, comme les vacances, le financement du perfectionnement professionnel ou un horaire de travail flexible qui rendrait la transition durable à long terme? »
Dans votre lettre, vous ne dites pas où vous voulez poursuivre une carrière en droit axé sur l’intérêt public. Compte tenu de la gamme limitée d’organismes qui travaillent dans le domaine de l’intérêt public, votre changement de carrière peut également impliquer un changement de lieu de travail. J’ai demandé à Pam Lajoie comment intégrer un déménagement dans une nouvelle ville à ce genre de changement de carrière. Elle m’a rappelé qu’il est important de connaître le coût réel de la vie à l’endroit où vous envisagez de déménager. Dans certaines régions du Canada (comme le Nord ou même des endroits comme l’île de Vancouver), votre facture d’épicerie pourrait être beaucoup plus élevée qu’ailleurs. Bien sûr, le coût du logement peut varier énormément d’un endroit à l’autre. Même le coût de l’assurance auto ou habitation peut être très différent.
Vous pourriez essayer de recueillir vous-même toutes ces informations. Par exemple, Statistique Canada possède d’excellentes informations sur le coût du logement, de la nourriture et d’autres frais courants dans l’ensemble du pays. Cependant, Pam souligne que la plupart des agences de planification financière qui ont des bureaux partout au Canada peuvent vous aider dans ce domaine. Par exemple, Pam peut demander à des conseillers financiers d’autres juristes de la région où vous envisagez de déménager des renseignements sur le coût réel d’un aménagement à cet endroit et vous les fournir. Votre planificateur financier actuel peut être en mesure de faire à peu près la même chose.
Vous ne dites pas dans votre lettre le poste que vous occupez actuellement ou la structure de votre milieu de travail. Êtes-vous un employé? Êtes-vous un associé? Exercez-vous par l’intermédiaire d’une société professionnelle? Votre situation de travail est unique. Votre départ peut avoir des implications fiscales et nécessiter un peu de travail juridique pour démêler ce que vous avez mis en place. La proposition de Mme Lajoie est à peu près la même que celle que nous, juristes, donnons aux personnes qui tentent de se représenter elles-mêmes devant les tribunaux : demandez l’aide de spécialistes!
Je vais donner le dernier mot à Mme Hughes, qui a fait preuve d’une grande sagesse dans ses conseils concernant l’anxiété que vous ressentirez presque certainement en faisant ce genre de changement :
Vous pouvez honorer votre compte bancaire et votre vocation. Je vous promets que les deux ne sont pas des ennemis jurés. Considérez cela comme un virage lent, pas comme un saut dans le vide. Préparez votre coussin, trouvez un peu de courage et concentrez-vous sur l’horizon plutôt que sur le bord du gouffre.
Si le stress l’emporte sur la raison, appelez votre Programme d’aide aux juristes avant que vos pensées ne vous emportent dans une spirale. Les services qui vous sont offerts sont confidentiels, gratuits et conçus exactement pour des moments comme celui-ci. Ensuite, préparez vos CELI, profitez du PAR si les prêts étudiants perturbent votre tranquillité d’esprit et rappelez-vous qu’un régime de retraite à prestations déterminées est peut-être moins tape-à-l’œil que le paiement d’une prime, mais infiniment plus stable lorsque les marchés sont en mauvaise posture.
Si cela aide, voici une petite liste de contrôle que vous pouvez copier dans votre application de notes et cocher lorsque le tumulte s’invite dans votre tête :
- Définissez vos dépenses mensuelles minimales et visez à épargner de six à douze fois ce montant dans votre CELI.
- Activez le PAR lorsque votre revenu baisse; réactivez-le à nouveau tous les six mois.
- Faites une présélection d’employeurs et planifiez quatre rencontres avec des juristes exerçant le droit axé sur l’intérêt public.
- Comparez la rémunération totale (régime de pension à prestations déterminées, avantages sociaux, fonds de perfectionnement professionnel ou formation continue, majorations), pas seulement le salaire.
- Faites un appel confidentiel à votre PAJ pour garder votre équilibre mental.
- Établissez un plan financier, soit en utilisant l’outil de planification personnelle Mon Plan, soit en travaillant avec un planificateur financier certifié, c’est gratuit.
Rappelez-vous, vous ne vous sentirez jamais prêt, car cela n’est pas un sentiment, mais une décision. Bâtissez votre plan, lancez-vous et laissez le courage suivre à son rythme.
Prenez bien soin de vous.
Advy