Chère Advy,
Mon cabinet a lancé une application de bien-être et a créé une salle de méditation. Ne vous méprenez pas, c’est génial et mieux que rien, mais le vrai problème est que rien n’a changé en ce qui concerne notre charge de travail réelle ou les délais que nous devons respecter. À quoi servent ces ressources si nous n’avons pas le temps de les utiliser? Comment puis-je, sans paraître ingrat, faire remarquer que ces initiatives semblent être un substitut au véritable changement plutôt que le changement lui-même?
Pas-de-temps-pour-le-bien-être
Bonjour Pas-de-temps-pour-le-bien-être,
Prenons l’exemple, pourtant tout simple, d’un pansement. Le bandage adhésif a été inventé en 1920 par Earle Dickson pour traiter les petites coupures et les égratignures. M. Dickson s’est inspiré de sa femme qui se coupait souvent en cuisinant. Il s’est rendu compte qu’aucun des bandages offerts sur le marché ne pouvait être appliqué d’une seule main (c’est-à-dire par la personne qui se blessait). Ces pansements ont été brevetés en 1926 et n’ont pas beaucoup changé depuis. Bien qu’il n’y ait pas de statistiques facilement disponibles, de nombreuses vies ont sans doute été sauvées depuis le brevetage des bandelettes, ou « diachylons », comme les appellent les francophones, en empêchant les petites plaies de s’infecter ou d’entraîner une septicémie.
Soit dit en passant, je sais que « Band-Aid » est une marque de commerce, mais son utilisation est passée dans l’usage courant au fil des ans. C’est donc délibérément que je l’emploie ici de façon générique. Bon sang! Vous penseriez que j’écris pour un groupe de juristes!
Si le bandage adhésif jetable est si efficace, pourquoi alors les gens utiliseraient-ils l’expression « solution Band-Aid » pour parler d’une solution de fortune? Une solution de fortune consiste à appliquer une mesure superficielle et nettement insuffisante à un problème important et complexe. Il n’y a rien de mal avec le bandage lui-même. C’est une grande invention. Cela devient un problème quand les gens en abusent et se disent que tout va bien.
Alors, une salle de méditation ou une application sur votre téléphone est-elle une mauvaise chose? Non, pas du tout. De telles mesures deviennent insidieuses lorsqu’elles sont utilisées pour remplacer des interventions plus importantes visant des problèmes en milieu de travail et lorsqu’elles servent d’excuses pour ne pas prêter attention aux dommages continus que certains aspects de l’emploi – dans notre cas, le travail juridique – infligent aux personnes concernées.
C’est un signe d’un milieu de travail malsain si le patron est capable de dire qu’il n’y a rien de plus à faire pour assurer le bien-être du personnel parce que… yoga…
L’Étude nationale des déterminants de la santé et du mieux-être des professionnels du droit au Canada de 2022 a révélé que, bien que le soutien en milieu de travail puisse aider à atténuer la détresse causée par certains facteurs, comme le nombre excessif d’heures, les demandes émotionnelles élevées et l’insécurité de l’emploi, ces ressources d’atténuation (ou « facteurs de protection » pour utiliser le langage de l’étude) ne compensent que de façon très limitée les facteurs de stress. Consultez la page 74 et la suite de l’étude pour plus de détails. Pour s’attaquer sérieusement aux problèmes menant à l’épuisement professionnel, à la dépression et à des conséquences plus graves, les milieux de travail juridiques devront aborder les causes de ces problèmes plutôt que d’appliquer une solution de fortune.
Vous demandez – de façon rhétorique, je suppose – à quoi servent ces aides en milieu de travail lorsque vous n’avez pas le temps de les utiliser. Je me risquerais à émettre l’hypothèse que ce n’est pas seulement le manque de temps, mais aussi la stigmatisation associée à l’utilisation de ces mesures de soutien en santé mentale qui vous empêche, vous et les autres membres de votre cabinet, d’utiliser ce qui est théoriquement à votre disposition. Une de mes professeures avait l’habitude de prendre le contrepied du vieil adage : « Ne restez pas là à ne rien faire. Bougez! » Elle nous disait : « Ne bougez pas. Restez là à ne rien faire! » Parfois, il est sage de ne pas simplement « faire quelque chose », mais de véritablement consacrer le temps et l’énergie nécessaires à réfléchir au but recherché et à la meilleure façon d’agir pour atténuer le problème. De nombreux milieux de travail juridiques veulent donner l’impression qu’ils font quelque chose au sujet des problèmes de santé mentale au travail. Ce sentiment d’urgence a été renforcé par la pandémie de COVID-19, mais il existe toujours aujourd’hui. Le problème, c’est de donner l’impression qu’on a agi, sans nécessairement contribuer à la résolution de la question de fond. Malheureusement, lorsque le but est de créer un beau site Web présentant toutes les formidables ressources offertes, le site Web devient une fin en soi plutôt qu’un moyen d’apporter un véritable changement dans la vie des personnes concernées.
Je sais que je n’ai pas encore répondu à votre question. Vous avez demandé comment vous pouviez en parler à la direction de votre cabinet sans sembler ingrat parce que le cabinet fournit des solutions de fortune.
Il est probable que la personne qui a créé les ressources qui sont à votre disposition en ce moment (et que ne vous trouvez pas le temps d’utiliser) :
- travaille toujours pour le cabinet;
- ressent au moins une certaine fierté de l’effort qu’elle a déployé.
Comme vous le dites, ce sont des choses très utiles dont vous pouvez disposer. La meilleure façon de tirer parti de ces acquis pour créer quelque chose de plus utile aux personnes qui ont vraiment besoin d’aide est de travailler avec les gens qui ont conçu l’ensemble actuel de mesures. Bien qu’ils puissent résister à l’idée que ce qu’ils ont fait n’est pas suffisant, ce sont des gens qui ont déjà conscience de l’existence de problèmes de santé mentale, et qui savent que quelque chose au travail constitue un risque pour les employés du cabinet. Votre commentaire sur le manque de temps pour utiliser les ressources à votre disposition peut être un bon point de départ. Les ressources, dites-vous, sont géniales. Le problème réside dans les nombreux obstacles invisibles et peut-être pas si invisibles, qui empêche de les utiliser concrètement. Vous pouvez les porter à l’attention de gens bien intentionnés de votre cabinet qui ont créé ce qui est déjà proposé.
Vos collègues représentent l’autre groupe vers lequel vous devriez vous tourner. Alors que c’est bien vrai que dans la plupart des cabinets, les employés se font concurrence, le fait de leur dire que vous avez peut-être besoin d’aide de temps en temps peut sans doute paraître risqué et vous mettre dans une situation de vulnérabilité inconfortable. Il est cependant probable que vos collègues vous soutiennent plus que vous ne le pensez. Parlez-leur, autant que possible en personne, de la façon dont vous pourriez faire de votre lieu de travail un endroit qui favorise davantage le bonheur. Il se peut qu’ils se heurtent aux mêmes problèmes que vous. Avoir un réseau de soutien vous aide non seulement à prôner le changement, mais il vous donne aussi accès à des gens à qui parler lorsque, et non pas si, vous essuyez des revers et éprouvez des frustrations.
Dans la mesure du possible, restez positif lors de vos entretiens avec le cabinet. L’objectif est d’obtenir des changements à long terme, pas de remporter une « victoire » rapide. En effet, comme nous l’avons vu, c’est probablement ce même désir de trouver une solution rapide et facile au problème de la détresse des juristes qui a mené le cabinet à créer un ensemble de ressources, et regardez ce que cela a rapporté : une série de mesures de soutien attrayantes, mais inutilisables. Ce genre de changement s’inscrit dans la durée. Faites preuve de patience et de persévérance.
Vous vous dites peut-être : « Pourquoi Advy ne me dit-elle pas précisément ce que nous devrions faire? » La réponse : la meilleure solution pour un milieu de travail particulier peut être mauvaise pour un autre. La meilleure approche consiste à explorer ce qui est possible et ce qui pourrait fonctionner dans le contexte précis de votre cabinet. Si vous souhaitez obtenir des idées ou des exemples de solutions qui ont fonctionné ailleurs en milieu de travail, visionnez l’enregistrement de la Conférence sur le bien-être de l’ABC, qui a eu lieu en novembre 2023, au cours de laquelle les panélistes et même les participants et participantes ont présenté un large éventail d’initiatives observées pour apporter des changements réels et durables dans de vrais milieux de travail. Vous trouverez peut-être des idées ou des initiatives qui conviennent bien à votre cabinet. Il y en a trop pour les énumérer ici.
L’autre raison pour laquelle la meilleure solution viendra probablement d’une conversation avec votre cabinet plutôt que des recommandations d’une chroniqueuse est que les gens préfèrent généralement les idées et les programmes qu’ils ont eux-mêmes mis au point. C’est ce que l’on appelle l’effet Ikea, appelé ainsi en raison de la tendance des acheteurs de cette marque à accorder une plus grande valeur aux meubles qu’ils assemblent eux-mêmes qu’à ceux que monte quelqu’un d’autre. Nous valorisons ce que nous créons nous-mêmes.
Pour être durable à long terme, la direction de votre cabinet doit valoriser les solutions que vous proposez. Si vous voulez qu’elle les valorise, donnez-lui la possibilité de participer à leur création. Il est également probable qu’une solution élaborée organiquement au sein de votre propre cabinet tienne davantage compte des particularités de votre milieu de travail, voire de la personnalité de ceux qui y travaillent, qu’une solution imposée de l’extérieur.
Vous trouverez peut-être des suggestions utiles pour négocier un changement positif dans votre milieu de travail en lisant une lettre antérieure de cette chronique. Je m’en voudrais aussi si je n’ajoutais pas que, en plus de ce que votre employeur propose, le programme d’aide aux juristes de votre région met d’autres formes de soutien à votre disposition. Ces ressources valent la peine d’être consultées
La profession et votre cabinet ont besoin de gens comme vous qui remarquent que ce qui a été mis en place dans le milieu de travail n’aide pas. Merci de l’avoir souligné, et bonne chance dans votre tentative d’apporter un vrai changement.
Prenez bien soin de vous.
Advy